jeudi 22 juin 2017

#525

je m’adresse à vous en semblable. Dans une énième nuit échouée. Une énième parole donnée au lecteur. Ce si rare lecteur que l’on croise parfois au bout d’une phrase, et qui aussitôt disparaît dans l’oubli. Longtemps que la musique ne m’avait pas remué, longtemps que je n’avais pas chanté, longtemps que l’amour n’avait pas envahi l’écriture, longtemps que je n’avais embrassé une première fois, longtemps que le désir de se perdre dans la peau d’une autre n’avait pas été aussi puissant, longtemps que je n’avais pas été seul avec quelqu’un dans un cinéma vide, longtemps que je ne m’étais pas autant inquiété de la mort. Mathias, prénom si encombrant à porter, depuis toujours, je n’ai jamais su trop pourquoi, peut-être un rejet idiot pour sa sonorité. Ici on m’appelle Anh. Ou Anh Mat. Ou Em. Ou Chú. Ou Chồng. Ou Papa. Mais Mathias jamais. Mathias c’est celui que je fus avant de partir. Celui qui un jour s’est effacé derrière un détachement. Détaché des autres, de soi, je suis devenu les choses que j’ai regardées, écrites, photographiées, filmées, pensées. Ce prénom refait donc surface aujourd’hui. Tel un masque à réapprendre à porter, dans l’infini des fictions possibles. Moutain mist, thé blanc, il me reste quelques minutes pour écrire, je pars dans 10 minutes, 10 minutes de grondement, le moteur de la ville bourdonne dans l’oreille, vocifère sa rage mécanique sur les piétons qui traversent. Mathias est assis là. Je suis assis là puisque Mathias c’est moi. Oui c’est mon oreille droite, ce sont mes yeux, mon corps, ma tare, cet encombrant, On est hélas occupant locataire de ce corps, et on y demeure sans pouvoir le quitter, tel le tombeau d’un cadavre. On finit comme un arbre qui ne vit plus que de son écorce. Vide. Bouquet de fleurs mortes au pied. Mathias se réveille en sursaut dans mon corps, inquiété par le temps qui passe et commence à compter. Je l’accueille comme un étranger, de retour chez lui, après une longue traversée du désert.




mercredi 7 juin 2017

#524


assis tous les jours au même endroit, derrière la même vitre, devant la même vue. Relis jusqu’à l’ennui et écris mille versions de la même page. Jeté dans la ville comme on ouvre un livre au hasard. Jeté dans son flux. Ne cherche plus à la comprendre, laisse-la fuir sous tes doigts. Que ses mots te précédent. Que sa parole couvre ta voix. Derrière la vitre un flux de machines, de gestes, une posture familière qui attend sur sa chaise, et une ombrelle qui passe. Elle servira de parapluie à la prochaine averse. Son allure disparait de la scène. Rien ni personne dans l’objectif. La rue est vide, ses pavés ternes, quelques tags, deux arbres qui se font face depuis près d’un siècle. Et un générateur, un cerveau, celui de la ville devenue pensée dans ton crâne.


mercredi 31 mai 2017

#523


tu as beau chercher à disparaître, il reste toujours une trace d'ombre derrière ton passage. Tu lèves la tête, crains que la pluie tombe sur le trajet du retour. Rue sombre. Ciel lumineux. Les troncs encore humides de l'averse précédente. Sur le pavé les pas se pressent, lunettes de soleil dans les cheveux. Certains sur leur selle sont déjà en Aó Mưa. Ils viennent probablement d'un quartier où il pleut. Ici c’est encore sec. Mais tu n’éviteras pas la tempête sur le chemin du retour. Tu t’imagines déjà trempé, les mains crispées sur le guidon, avec au ventre la peur de glisser. 


Le serveur au polo vert s’est absenté deux jours. Aujourd’hui tu es servi par la nouvelle devenue elle aussi une habitude, une discussion de 5 minutes. Puis chacun retourne dans son silence. Elle derrière le bar. Toi face à la page. Tu attends. Comme l’homme assis sous sous son arbre. Celui que tu croises tous les jours sans connaître son visage. Juste une posture familière parmi d’autres inconnues dans la fourmilière.


tu relèves à nouveau la tête pour mieux le regarder. Il a déjà disparu. C'est l'heure. La matinée se meurt. Tu pars avec dans la bouche une haleine de thé. Noir. Teintées d’Oolong également. Nom : Saigon Breakfast. Prix : 50 000 dôngs. Tu pars entre deux averses.


la ville ferme son parapluie.


elle relit sa légende


tourne les pages de son livre infini


la pluie tombe à nouveau. Tu te réfugies là, dans le tunnel des phrases, où tant de personnages attendent d'être écrits.


lundi 29 mai 2017

#522


tu écris à la chaîne dans la machine homme. Tu fais la traversée du silence, au comptoir du salon de thé, devant une tasse de Floating cloud. Le livre de la ville continue son trajet derrière la vitre. À la fenêtre ouverte du bus 44, le chauffeur en chemise bleue attend que le feu passe au vert, les mains sur le volant. Son regard fatigué disparaît du plan, laisse place aux murs tagués, longés par une femme sous ombrelle. Elle est belle. Douce et forte comme une mère. Les arbres couvrent d’ombre le trottoir et la route. Quelques filets de soleil transpercent le feuillage. Des tâches de lumière tatouent le pavé, le béton, la chevelure des passants, les capots, les casques. En fond le bruit des moteurs ronronnent. La matinée disparaît dans une averse blanche. Puis tombe la chaleur sur la moto, celle qui tape dans le dos, la chemise en coton léger pèse sur la peau comme du velours. Tu attends un ascenseur sur les deux qui fonctionnent encore. Tu ouvres vite la porte. Avales paisiblement deux bols de soupe, le tofu tiède trempé dans du citron et sel pimenté, en compagnie de Me Hoa. Tu entends des pleurs. Tu embrasses quelques joues. Jouer avec Isabelle. Se douche en vitesse et repartir,  Uber car, par peur de la pluie qui tombe au compte goutte sur le pare-brise. Arrivée à Nguyen Hue. Il pleuviote. 13 000 dongs de Paracetamol. Un mal pointe le bout de son nez dans la gorge. Attente interminable devant l’ATM. Avant de revenir un peu sur tes pas avec deux millions dans la poche. Tu dérives sur la gauche. Sous la pluie qui doucement s’arrête. Tu regardes sur les bancs les ados multiplier les selfies.. Trois casques jaunes réparent la fontaine au sol. Tu accélères le pas. Tout droit puis à droite. L’escalier mène à un miroir, une perspective qui se dédouble et ouvre ainsi tant de chemins possibles. Puis le reflet. Le visage dans lequel tu es prisonnier. Tu écris ça après coup. Le soir. Tournant le dos à la fenêtre. Tu imagines la ville, ses lumières dans la nuit. Juste derrière toi. De la porte du balcon ouvert, pénètre par l'oreille droite, la plainte aboyée d'un chien au loin, puis d'autres, plus proches, probablement de taille plus petite, eux aboient avec une voix de chat qui miaule. Mais ce concert canin est couvert par autre chose, tu n'as jamais su d'où ça venait. Est-ce le bois des bateaux qui grincent aussi fort ? Est-ce un musicien pêcheur qui de sa barque souffle dans un digeridoo ? Ou bien le cri d'une bête inconnue ? Et puis ça cesse. Reste le choc d'un camion container qui cogne sur la route mal fichue. Des bribes de bruits des chantiers qui ne dorment jamais vraiment. Quoi encore ? De rares coups de Klaxons. Des grillons qui scintillent, des bouts de voix ci et là, et la nuit des rues, vertigineuse. Tu écris ça debout, l'iPad sur le marbre du bar, tapes de mémoire, rassembles les restes d'heures saisies dans la dérive. Tu notes à toute allure. Les mots courent après l’oubli des choses qui meurent sous tes yeux. Les cernes ne te quittent plus. L'éclat de l'écran t'éblouit. Si tu écris moins ces temps-ci, c'est par faiblesse physique. L'écriture est toujours là. Mais ton attention baisse comme la vue. Impossible de lire. Tu deviens un flux de temps et d'usure. L'ombre d'une voix sur la mesure.




samedi 13 mai 2017

#520


impacts d’eau autour du banc. Un arbre te tient au sec. Te protège des coups de l’averse soudaine. Tu te doutais qu’il pouvait pleuvoir bientôt. Mais la fraîcheur ambiante semblait pouvoir t’épargner une heure de plus. L’orage éclate de chaleur, on le sent arriver. Il annonce d’ailleurs sa colère en grondant. En revanche l’averse surprend toujours. Elle prend par surprise alors qu’on lit sur un banc, à l’oubli de tous et tout. On était si bien et elle tombe. Comme le réveil en plein rêve. Son rythme sur le bitume accélère d’une demi seconde à l’autre. Tu traverses en courant. Accélères au rythme des impacts qui se démultiplient sur la chemise, le cou, le crâne. Tu comptais rester des heures dehors. Mais l’averse jaiilit des nuages telle une douche froide sur la paresse. Sa violence exige le mouvement. Tu cherches un abri. Un refuge. De devanture en devanture. Avances vers le bar le plus proche. Mais l’averse ne te laisse pas le temps d’arriver. Elle tombe désormais en trombe. Te prive du droit de circuler où bon te semble. Sa violence fait autorité.


à ta gauche un enfant joue pieds nus, avec un ballon en plastique vert. Il te cogne le genou. Tu fais trois jongles. Le garçon sourit. Puis retape de toutes ses forces dans le ballon, à l’oubli de toi, dans la joie solitaire de son jeu. À ta droite des hommes et des femmes arrêtés. Immobiles. Chacun dans la même direction. Seuls ensemble. Au même endroit. Vissés dans leurs postures silencieuses, tous portent le même regard sur le vide devant eux.


la saison des pluies commence. C’est un signe. Le livre de la ville peu à peu se referme. Un cycle se clôt ici. Ce n’est pas la fin d’une histoire mais l’épuisement d’un lieu en toi. Il est temps de regarder la ville sous l’autorité d’une autre voix, celle d’une silhouette parmi d’autres, dont la dérive fut aujourd’hui interrompue là, sous la devanture d’un restaurant japonais. Elle repart sous la pluie qui peu à peu s’adoucit. Il ne pleut presque plus quand elle trouve enfin abri

Good evening sir.
Good evening. A glass of Sauvignon blanc please.